En connectant les aires marines protégées, les décideurs politiques peuvent améliorer la santé de l’océan
Les « corridors de conservation » permettent d’inverser le déclin de la biodiversité, de soutenir les communautés côtières et de renforcer la résilience face aux changements climatiques
En bref
L’océan est indispensable à toute forme de vie sur Terre ; en effet, il abrite près d'un quart des espèces connues de la planète. Il façonne le climat mondial, nourrit des populations innombrables, fait vivre les communautés côtières et autochtones, et génère chaque année des milliards de dollars d’activité économique.
Pourtant, la santé de l’océan est aujourd’hui de plus en plus menacée par les activités humaines nuisibles et le changement climatique. Les données scientifiques révèlent notamment que le réchauffement des eaux bouleverse la répartition des espèces marines à l’échelle mondiale, que l’excès de dioxyde de carbone accroît l’acidité des océans et que la pollution plastique connaît une progression spectaculaire. Plus d’un tiers des mammifères marins, ainsi que près d’un tiers des requins et des coraux bâtisseurs de récifs, sont par ailleurs menacés d’extinction.
Il existe cependant un moyen éprouvé de répondre à ces menaces : les travaux scientifiques montrent que de vastes espaces marins bénéficiant d’une protection intégrale sont essentiels pour préserver la biodiversité, limiter les effets des activités industrielles et donner à la vie marine de meilleures chances de s’adapter aux transformations de l’océan.1 Les aires marines protégées (AMP) peuvent aussi contribuer au rétablissement des populations de poissons, renforcer les écosystèmes aux alentours, préserver les prédateurs, assurer la stabilité des écosystèmes et pérenniser les cultures qui entretiennent un lien privilégié avec l’océan.2 Une évolution encourageante s’est ainsi dessinée au cours des dix dernières années, de nombreux pays ayant créé de vastes AMP entièrement protégées.
Bien que ces efforts aient des effets positifs, la biodiversité marine mondiale continue de reculer à un rythme alarmant.3 C’est pourquoi les défenseurs de l’environnement, aux côtés des communautés locales, des populations autochtones, des scientifiques et des pouvoirs publics, cherchent aujourd’hui de nouvelles façons de renforcer l’efficacité des AMP.
Reconnaître l'importance de l’interconnectivité
Pew Bertarelli Ocean Legacy est un partenariat entre la philanthrope, entrepreneure et défenseure des océans suisse Dona Bertarelli et The Pew Charitable Trusts, qui œuvre à préserver et à restaurer la santé de l’océan en soutenant la création et la gestion efficace des AMP. Cette démarche repose sur plusieurs leviers : garantir des financements pérennes, promouvoir une gouvernance régionale transparente, favoriser la coopération scientifique, renforcer les capacités locales et mobiliser les communautés. Elle vise également à créer des liens entre les AMP, notamment au moyen de corridors protégés, afin de les inscrire dans des stratégies régionales de conservation cohérentes et globales.
L’approche du partenariat en matière de connectivité écologique varie selon ses différentes régions d’action : dans le Pacifique tropical oriental, en Méditerranée, dans l’océan Austral et dans le Pacifique occidental. Dans toutes ces régions, toutefois, elle repose sur un même principe, à savoir promouvoir des politiques fondées sur des données scientifiques afin de renforcer les réseaux d’AMP et de répondre aux principales menaces qui pèsent sur les océans.
Cette approche régionale tient compte de la nature profondément interconnectée des systèmes océaniques, qui ne s’arrêtent pas aux frontières nationales. Les espèces marines parcourent des milliers de kilomètres pour se nourrir et se reproduire, empruntant des routes que sillonnent également les flottes de pêche internationales et sur lesquelles interviennent plusieurs organismes de réglementation aux mandats distincts. L’océan forme ainsi un ensemble complexe d’interactions biologiques et humaines, qui appelle des solutions de conservation globales, pensées à l’échelle des régions.
Idéalement, ces solutions devraient permettre de créer un réseau de vastes AMP reliées entre elles par des corridors au sein desquels seraient mises en œuvre des mesures de conservation efficaces, notamment en matière de gestion des pêches. Ce réseau devrait s’appuyer sur une coopération régionale étroite, une gestion équitable et une gouvernance multilatérale. Une telle approche permettrait de mieux prendre en compte, sur le long terme, la multiplicité des facteurs qui façonnent la conservation marine : les interactions entre les pêcheries et les AMP, l’évolution du climat, les enjeux d’équité, les besoins économiques et culturels, ainsi que les innovations technologiques émergentes.
Les scientifiques marins s’accordent très largement à reconnaître que des réseaux régionaux de vastes AMP efficaces, associés à une gestion écosystémique des pêches et à des restrictions des activités industrielles dommageables fondées sur des données scientifiques, sont indispensables pour préserver la biodiversité, assurer les moyens de subsistance des populations locales et renforcer la résilience face au changement climatique. Pourtant, les politiques publiques n’ont pas encore pleinement intégré les enseignements de la science, qui met en évidence les bénéfices d’une telle interconnexion des AMP.4
Faire progresser la conservation marine basée sur des données scientifiques
Alors que la santé de l’océan se dégrade à un rythme sans précédent dans l’histoire de l’humanité, les décideurs nationaux et internationaux doivent agir sans plus attendre pour mieux protéger l’océan.5 À l’heure actuelle, seulement 8 % des océans du globe bénéficient d’une protection au sein d’AMP, et moins de la moitié de cette superficie est couverte par des AMP fortement ou totalement protégées.6 Un nombre croissant de peuples autochtones, d’organisations non gouvernementales (ONG) et de responsables publics appellent à assurer une protection renforcée d’au moins 30 % des océans d’ici à 2030. Cet objectif, connu sous le nom de « 30x30 », est considéré par de nombreux scientifiques comme indispensable pour préserver la santé de la planète à long terme.7
Depuis 2006, Pew Bertarelli Ocean Legacy et ses partenaires ont participé à la création ou à l’extension de plus de 20 AMP. Nombre d’entre elles sont désormais pleinement opérationnelles et représentent, à elles seules, près de 90 % de la superficie de l’océan mondial bénéficiant d’une protection élevée ou intégrale. (Voir tableau 1.)
Tableau 1.
Aires marines protégées mises en place avec le soutien de Pew Bertarelli Ocean Legacy et de ses partenaires
Ces aires représentent à elles seules près de 90 % des eaux fortement ou totalement protégées à l’échelle mondiale
| Classement mondial des AMP fortement ou totalement protégées, selon leur superficie | Site (année de désignation et d’extension) | Superficie totale de l’AMP, en kilomètres carrés (miles carrés) | Superficie bénéficiant d’une protection totale ou élevée, en kilomètres carrés (miles carrés) | Part des eaux fortement ou totalement protégées à l’échelle mondiale, en % |
|---|---|---|---|---|
| 1 | AMP de la région de la mer de Ross (2016) | 2,041,330 (788,163) | 1,931,766 (745,966) | 18.0% |
| 2 | Monument national marin de Papahānaumokuākea (2006 ; 2016) | 1,508,931 (582,603) | 1,508,721 (582,521) | 14.0% |
| 3 | Monument national marin du patrimoine des îles du Pacifique (2009 ; 2014) | 1,271,375 (490,881) | 1,265,728 (488,701) | 12.0% |
| 4 | Réserve marine des îles Pitcairn (2016) | 836,096 (322,817) | 836,092 (322,815) | 7.7% |
| 5 | Zone de protection marine de Tristan da Cunha (2020) | 757,368 (292,420) | 698,369 (269,622) | 6.5% |
| 6 | Sanctuaire national marin des Palaos (2015) | 593,855 (229,420) | 477,148 (184,237) | 4.4% |
| 7 | Parc marin des îles Cocos (anciennement îles Keeling) (2022) | 467,047 (180,328) | 465,845 (179,863) | 4.3% |
| 8 | Parc marin de l’île Macquarie (2023) | 475,465 (183,578) | 445,316 (171,938) | 4.1% |
| 9 | AMP de l’île de l’Ascension (2019) | 446,005 (172,204) | 443,571 (171,283) | 4.1% |
| 10 | La Géorgie du Sud-et-les Îles Sandwich du Sud (2019) | 1,234,750 (476,741) | 307,487 (118,722) | 2.8% |
| 11 | Parc marin des îles Christmas (2022) | 277,015 (106,955) | 273,186 (105,478) | 2.5% |
| 12 | Monument national marin de la fosse des Mariannes (2009) | 247,091 (95,403) | 204,685 (79,029) | 1.9% |
| 13 | Parc marin national de l’Archipel de Revillagigedo (2017) | 148,644 (57, 392) | 148,644 (57,392) | 1.4% |
| 15 | Parc naturel de la mer de Corail (2018 ; 2023) | 1,288,618 (497,539) | 135,916 (52,477) | 1.3% |
| 18 | Terres australes et antarctiques françaises (2022) | 1,680,536 (648,868) | 125,786 (48,566) | 1.1% |
| 30 | Réserve marine d’Hermandad (2021) | 59,626 (23,021) | 30,057 (11,605) | 0.3% |
| Total | 13,333,752 (5,148,202) | 9,298,317 (3,590,088) | 86.4% |
Sources : Analyse fondée sur Elizabeth P. Pike et coll., « Ocean Protection Quality Is Lagging Behind Quantity: Applying a Scientific Framework to Assess Real Marine Protected Area Progress Against the 30 by 30 Target », Conservation Letters 17 (2024) ; Marine Conservation Institute, « Marine Protection Atlas », 2025.
Conclusion
Au cours de la dernière décennie, de nombreux pays ont créé de vastes AMP fortement ou entièrement protégées, interdisant notamment des activités telles que la pêche industrielle, dont les effets néfastes sur la santé de l’océan ne sont plus à prouver. Ces efforts ont permis de protéger des millions de kilomètres carrés d’océan et ont rapproché la communauté internationale de l’objectif de conservation marine « 30x30 ».
Malgré ces avancées, la biodiversité marine continue de décliner à un rythme alarmant. Les pouvoirs publics, les peuples autochtones, les communautés locales, les ONG, les scientifiques et les autres acteurs concernés doivent donc, de toute urgence, accélérer les efforts de protection et développer des approches novatrices pour renforcer l’efficacité des AMP. Cela doit notamment passer par la mise en réseau des aires protégées au moyen de corridors de conservation, afin de donner à la vie marine et aux habitats les meilleures chances de se rétablir et de prospérer à long terme.
Grâce à une coopération régionale renforcée et à un élan ambitieux, les décideurs politiques, les acteurs de la conservation et les communautés côtières peuvent unir leurs forces pour préserver la santé et la biodiversité de l’océan, au bénéfice de la nature comme des populations du monde entier.
Bibliographie
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