Le requin à pointes noires, illustré ci-dessus, figure parmi les nombreuses espèces qui dépendent des vastes écosystèmes marins encore largement préservés de la Polynésie française. De nouvelles zones de protection autour des îles Australes et des îles Marquises pourraient renforcer la préservation de deux des archipels les plus riches en biodiversité et les plus isolés de ce territoire.
Joaquín Fregoni

En bref

La Polynésie française abrite la plus vaste zone économique exclusive (ZEE) continue au monde. Elle s’étend sur près de 5 millions de kilomètres carrés, soit une superficie comparable à celle de l’Union européenne. L’aire marine gérée de Tainui Atea couvre l’ensemble de cette ZEE soit 118 îles réparties dans cinq grands archipels : les Australes, les Gambier, les Marquises, les îles de la Société et les Tuamotu. Au sein de Tainui Atea, le gouvernement a déjà créé deux vastes aires marines hautement protégées et travaille désormais à la mise en place de nouvelles zones de protection.

Les îles Australes et les îles Marquises, parmi les archipels les plus isolés de Polynésie française, abritent une vie marine foisonnante et des paysages naturels remarquables qui contribuent fortement à l’économie du territoire, notamment à travers le tourisme et la pêche. Leur isolement a favorisé l’apparition d’une biodiversité exceptionnellement riche en espèces endémiques, tout en préservant largement leurs habitats marins.1

Les deux archipels offrent un habitat essentiel à des espèces considérées comme surexploitées, en voie de disparition ou en danger critique d’extinction, selon les évaluations internationales, notamment les requins océaniques, les requins des Galápagos et de nombreuses espèces de cétacés. En effet, une étude récente basée sur des données de balisage confirme que ces eaux servent de couloirs migratoires pour plusieurs de ces espèces et que les eaux des Marquises constituent également une zone de reproduction pour le thon obèse et le thon jaune.2

Depuis plus de dix ans, les élus et les communautés locales des deux archipels appellent le gouvernement de la Polynésie française à instaurer de vastes zones marines hautement ou entièrement protégées autour de leurs îles. Dans les Australes, les conseils municipaux des cinq îles habitées ont officiellement proposé la création de la grande réserve marine Rāhui Nui nō Tuha’a Pae, couvrant environ 1 million de kilomètres carrés.

En 2018, le conseil des maires des Marquises (CODIM) a officiellement proposé la création d’une aire marine protégée de 430 000 kilomètres carrés, baptisée Te Tai Nui a Hau, qui signifie « le grand océan paisible ». Les deux projets prévoient d’interdire les activités extractives industrielles tout en préservant les droits de pêche artisanale des populations locales.

En juin 2025, le président de la Polynésie française, Moetai Brotherson, a acté une loi assurant une protection intégrale des eaux entourant les îles de la Société et les Gambier. Son gouvernement s’est également engagé à étendre des mesures similaires à au moins 500 000 kilomètres carrés supplémentaires. Cet ensemble formerait le plus vaste réseau d’aires marines entièrement protégées au monde. Les discussions visant à finaliser ces dispositifs, notamment leurs modalités de gestion, de financement et de contrôle, sont toujours en cours.

Cette fiche d’information présente les données scientifiques qui appuient la création de nouvelles aires marines protégées dans les îles Australes et les îles Marquises.

L’espadon, tout comme le thon obèse et l’opah (saumon des dieux), figure parmi les espèces pélagiques qui prospèrent autour des îles Australes et des îles Marquises. De nouvelles protections marines contribueraient à renforcer la biodiversité de la région et, par ricochet, à améliorer l’état des pêcheries environnantes.
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Les îles Marquises : Un joyau marin d’importance mondiale

En juillet 2024, l’UNESCO a inscrit les îles Marquises, appelées Te Henua Enata (« la terre des hommes ») en marquisien, au patrimoine mondial en reconnaissance de leur valeur culturelle et naturelle.3 Cette inscription reconnaît l’archipel comme étant un haut lieu de biodiversité abritant des écosystèmes marins et terrestres irremplaçables et exceptionnellement préservés.

L’UNESCO a d’ailleurs souligné que les eaux des Marquises font partie des derniers grands espaces marins sauvages de la planète. Elles sont quasiment épargnées par les activités industrielles à grande échelle.

Grâce à cet état de préservation, ces eaux entretiennent ce que les scientifiques appellent un « effet de masse insulaire » permanent : des eaux riches en nutriments, qui favorisent une efflorescence phytoplanctonique si dense qu’elle est visible depuis l’espace.4 Cette efflorescence favorise la productivité à chaque échelon de la chaîne alimentaire, faisant de cet écosystème l’un des plus riches biologiquement du Pacifique tropical.

Ce phénomène n’est qu’un des nombreux éléments scientifiques attestant de l’importance de l’archipel. Une expédition scientifique menée en 2015 y a notamment recensé 495 espèces de poissons côtiers, dont 68 jamais observés ailleurs, soit un taux d’endémisme de 13,7 %.5 Cela place les Marquises au troisième rang des régions présentant le plus fort taux d’endémisme de poissons de récifs coralliens dans l’Indo-Pacifique, après Hawaï et Rapa Nui (l’île de Pâques).6

Les Marquises abritent également 20 espèces de requins, dont le requin-marteau halicorne (Sphyrna lewini) et le requin océanique (Carcharhinus longimanus), deux espèces hautement migratrices en danger critique d’extinction, 7ainsi que des raies manta, des baleines, des dauphins, des tortues et l’une des communautés d’oiseaux marins les plus diversifiées du Pacifique Sud tropical. L’archipel est aussi l’un des rares sites de reproduction connus au monde pour 22 espèces d’oiseaux, dont l’océanite à gorge blanche (Nesofregetta fuliginosa) et le pétrel à poitrine blanche (Pterodroma alba), deux espèces en voie de disparition, ainsi que le pétrel de Murphy (Pterodroma ultima), capable de parcourir des milliers de kilomètres à travers le Pacifique entre ses périodes d’alimentation.

En 2021, l'archipel a également été désigné comme zone importante pour les mammifères marins par le groupe de travail sur les aires protégées pour les mammifères marins de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature.8 Les dauphins à long bec des Marquises présentent des caractéristiques génétiques distinctes des autres populations du Pacifique, ce qui signifie qu’ils possèdent des adaptations évolutives uniques au monde. La disparition de telles populations pourrait avoir des conséquences considérables sur d’autres espèces et sur l’équilibre global de l’écosystème. Par ailleurs, les dauphins d’Électre des Marquises présentent un mode de regroupement à travers les îles particulièrement rare à l’échelle mondiale, un comportement qui pourrait jouer un rôle important dans l’équilibre de l’écosystème local.9

L’océan entourant les Marquises fait également partie de la grande ceinture thonière du Pacifique : il constitue une zone de reproduction essentielle pour le thon jaune et le thon obèse, et contribue au maintien de certaines des pêcheries les plus rentables au monde. 

Les eaux de la Polynésie française abritent d’importants couloirs migratoires et habitats pour les requins et d’autres espèces hautement migratrices à l’échelle du Pacifique, notamment les baleines à bosse comme ce jeune individu.
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Les îles Australes : Des écosystèmes riches et des pratiques de conservation ancestrales

Les îles Australes – situées le plus au sud de la Polynésie française – forment un archipel isolé entre l’Australie et l’Amérique du Sud. Elles s’étendent sur près d’un cinquième des eaux du territoire et regroupent cinq îles habitées (Rimatara, Rurutu, Tubuai, Raivavae et Rapa), ainsi que l’atoll inhabité de Maria et les îlots rocheux de Marotiri.

Au cœur d’un réseau biologique essentiel

Situé à la jonction des zones tropicales et tempérées, l’archipel abrite le seul écosystème de transition tropical-tempéré de Polynésie française. Cette position particulière favorise la présence d’espèces également observées dans les îles Kermadec, en Nouvelle-Zélande,
et dans les îles Pitcairn, un territoire britannique d’outre-mer.10

En 2014, Pew et l’Institut des récifs coralliens du Pacifique (IRCP-CRIOBE) ont mené un vaste inventaire scientifique, avec la contribution de 30 experts mobilisés lors de quatre expéditions de terrain.11 L’étude a révélé que les eaux de Rapa abritent à elles seules 112 espèces de coraux, 150 espèces d’algues et 383 espèces de poissons côtiers, dont 10 % sont endémiques. Une étude publiée en 2019 a également désigné Rapa comme l’un des derniers refuges confirmés de grands prédateurs marins de tout l’Indo-Pacifique : un site isolé où les grands prédateurs dominent encore la chaîne alimentaire, comme c’était le cas avant l’essor de la pêche industrielle.12 À ce titre, Rapa occupe une place unique dans les efforts de conservation à l’échelle mondiale.

À l’échelle de l’archipel, l’inventaire a recensé 455 espèces de mollusques, dont plus de 20 % (soit 98 espèces) sont endémiques. Les Australes abritent également 3 espèces de tortues marines, 10 espèces de mammifères marins, 14 espèces de requins, 4 espèces de raies, 60 espèces de poissons pélagiques et la plus grande diversité d’oiseaux marins de Polynésie française, avec 23 des 28 espèces nicheuses du territoire. Enfin, les eaux cristallines de Rurutu comptent parmi les meilleurs sites au monde pour observer les baleines à bosse.13

Le plan de gestion de Tainui Atea adopté par la Polynésie française en 2023 a fait des monts sous-marins de l’archipel une priorité en matière de recherche et de protection. En modifiant les courants océaniques profonds, ces formations sous-marines favorisent la remontée d’eaux riches en nutriments vers la surface, créant des zones particulièrement propices à la vie marine. Il en résulte une forte concentration de poissons, requins et mammifères marins, qui seraient autrement dispersés dans l’immensité de l’océan.14

Les monts sous-marins ont également une valeur culturelle importante pour les communautés locales. Une étude réalisée en 2025 en collaboration avec Pew Bertarelli Ocean Legacy a montré que les monts sous-marins sont présents dans la tradition orale. Certains sont rattachés à des lignées familiales et gérés depuis des générations selon des règles d’accès et de fermeture saisonnière.15 Le mont sous-marin Arago, par exemple, est associé à la famille Teariki de Rurutu et occupe une place centrale dans les pratiques de pêche de la région.

L’étude souligne l’importance d’intégrer les cultures et les pratiques locales dans les dispositifs publics de protection de l’océan, d’autant que les populations polynésiennes gèrent durablement leur environnement depuis des millénaires. Les communautés des Australes ont notamment une longue tradition de préservation des ressources marines ancrée dans le rāhui, une pratique polynésienne consistant à limiter certaines activités humaines afin de permettre aux écosystèmes de se régénérer. L’île de Rapa applique depuis longtemps un rāhui côtier, et les cinq îles habitées ont proposé qu’une future réserve marine repose sur une gouvernance respectueuse de cette tradition, avec un comité central à l’échelle de l’archipel et des comités locaux dans chaque île.16

La protection de ces espaces pourrait ouvrir la voie à d’autres découvertes

L’extension des protections marines dans les îles Australes et les îles Marquises pourrait également favoriser la découverte de nouvelles espèces. Certaines pourraient même directement bénéficier à l’être humain si elles révélaient un intérêt médical, comme cela a déjà été observé chez certains organismes marins.

Deux études récentes illustrent l’ampleur de la biodiversité marine encore méconnue en Polynésie française. Une étude moléculaire publiée en 2023 a notamment identifié plus d’une centaine d’espèces différentes d’éponges de mer dans les eaux polynésiennes.17 Une autre étude publiée la même année a combiné la taxonomie traditionnelle et le barcoding moléculaire. Cette technique consiste à analyser des marqueurs génétiques à partir d’échantillons biologiques afin de distinguer des espèces visuellement identiques au microscope. Les chercheurs ont ainsi établi un nouvel inventaire de 702 espèces de plantes et d’algues marines, soit près du double du nombre précédemment recensé.18

Les données génétiques ont mis en évidence deux éléments importants pour la planification de la conservation. Premièrement, chacun des cinq archipels de Polynésie française abrite un ensemble d’espèces qui lui est propre, dont beaucoup ne se trouvent que dans un seul endroit. Autrement dit, protéger un archipel ne suffit pas à préserver la biodiversité des autres territoires. Deuxièmement, une grande partie des espèces identifiées grâce au barcoding moléculaire n’ayant pas encore fait l’objet d’une description scientifique officielle, le chiffre de 702 espèces pourrait être largement sous-estimé.

Les protections profiteraient aussi à la pêche hauturière

La pression de pêche dans ces eaux reste encore relativement limitée, même si les activités dans les zones de haute mer voisines s’intensifient. En agissant dès maintenant, le gouvernement de la Polynésie française contribuerait à préserver des écosystèmes en bonne santé qui soutiennent les pêcheries artisanales et commerciales du territoire, et participerait au rétablissement des stocks de thon dans l’ensemble du Pacifique.19

Le thon obèse, par exemple, figure parmi les espèces de thon ayant la plus forte valeur commerciale dans le Pacifique. Ailleurs dans la région, il subit une forte pression de pêche, y compris sur les jeunes thons. En protégeant les zones de reproduction situées autour des Marquises, le gouvernement contribuerait à préserver une population de thons essentielle au renouvellement des stocks dans l’ensemble de la région.20

Cette approche s’inscrit dans le prolongement de l’Accord des Nations unies sur la biodiversité marine des zones situées au-delà des juridictions nationales (aussi appelé traité BBNJ, ou traité sur la haute mer). Ce texte instaure le premier mécanisme juridique permettant de créer des aires marines protégées dans les eaux internationales. Il fixe également de nouvelles règles pour l’évaluation environnementale des activités menées en haute mer.21 Il reflète par ailleurs un consensus scientifique croissant : la création préventive de vastes aires marines protégées hauturières contribue à préserver le fonctionnement des écosystèmes et les habitats pélagiques face à l’intensification de la pêche en haute mer.22

Un précédent particulièrement pertinent a été mis en évidence par une étude publiée en 2016. Les chercheurs y ont observé un effet de débordement mesurable du thon jaune et du thon obèse depuis le Monument national marin de Papahānaumokuākea, près d’Hawaï, vers les zones de pêche voisines. Selon eux, ce phénomène s’explique par les protections mises en place à l’intérieur de cette aire marine protégée.23 D’une surface d’environ 1,5 million de kilomètres carrés et bénéficiant d’une protection renforcée depuis 2016, Papahānaumokuākea présente une échelle et un niveau d’isolement comparables aux projets de protection envisagés pour les Australes et les Marquises.

D’autres études montrent que la protection des zones de reproduction et de croissance encore préservées permet de maintenir des populations sources capables de reconstituer les stocks soumis à une forte pression dans les eaux voisines.24

Dans les Australes et aux Marquises, où la pêche artisanale joue un rôle essentiel pour la sécurité alimentaire et l’économie locale, agir avant que la pression de pêche extérieure ne s’intensifie davantage constitue une stratégie fondée sur les données scientifiques.

Des technologies de surveillance efficaces et peu coûteuses

Heureusement, la marine française assure une présence permanente de surveillance en Polynésie française et peut s’appuyer sur les récentes avancées technologiques pour contrôler ces vastes aires marines protégées. Elle utilise notamment le radar à synthèse d’ouverture par satellite, capable de détecter plus de 95 % des navires de plus de 50 mètres et environ 80 % des navires mesurant entre 25 et 50 mètres (les catégories de taille les plus impliquées dans la pêche industrielle), même lorsque leurs balises de suivi sont désactivées.25

Un large soutien des communautés locales

La grande majorité des Polynésiens soutient la création d’aires marines protégées dans les îles Australes et les îles Marquises. Un sondage réalisé en 2024 auprès de 1 378 habitants du territoire, à la demande de Pew Bertarelli Ocean Legacy et mené par Alvea Consulting, révèle que 92 % des personnes interrogées sont favorables à ces mesures de protection. Ce soutien était déjà de 78 % pour le projet Rāhui Nui nō Tuha’a Pae et de 73 % pour Te Tai Nui a Hau en 2019.26 D’après le sondage de 2024, 80 % des répondants estiment que l’océan n’est pas suffisamment protégé et se déclarent favorables à des mesures de conservation couvrant plus de la moitié des eaux et lagons du territoire.

L’importance des protections marines face au changement climatique

Les études montrent que les espaces marins bénéficiant de protections vastes, strictes et durables résistent mieux aux effets du changement climatique que les zones non protégées. Selon plusieurs experts, les protections marines déjà en place en Polynésie française pourraient expliquer pourquoi le territoire subit moins les effets du changement climatique que d’autres régions du monde.27

Les projections climatiques plus favorables en Polynésie française confèrent d’ailleurs une valeur particulière à ses récifs protégés, qui pourraient servir de refuges à de nombreuses espèces.28

À mesure que le réchauffement des océans, l’acidification et les événements extrêmes s’intensifient dans le Pacifique, la préservation d’écosystèmes intacts dans les zones moins exposées devient essentielle. Ces milieux peuvent en effet contribuer à la reconstitution des populations dans les régions plus durement touchées.29

Conclusion

Au regard des données scientifiques solides, du fort soutien des communautés locales et des bénéfices économiques attendus, Pew Bertarelli Ocean Legacy encourage le gouvernement de la Polynésie française à tenir son engagement en créant de nouvelles aires marines protégées dans les archipels des Australes et des Marquises. Une telle décision permettrait d'honorer la tradition du rāhui, de répondre aux besoins alimentaires et culturels des communautés insulaires et de contribuer à des pêcheries plus durables et en meilleure santé à l’échelle du Pacifique.

Bibliographie

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